Dominique Grimaud & Veronique Vilhet – Sur les bords
For this fifth album, we wanted to explore the sounds of distorted (sometimes shredded) guitars characteristic of the legendary Electro-Harmonix Big Muff pedals. This was combined with the pulsating drums, both heavy and melodic. Movements and resonances, storms and calms, all achieved without synthesizers or keyboards. As always, our sound was patiently refined by David Fenech, who handled the pre-mastering and plays guitar on one track. (Dominique Grimaud)
Dominique Grimaud et Véronique Vilhet publient régulièrement des albums en duo, depuis 10 ans déjà avec leur premier album AAHH! chez Bam Balam. Ce sont mes amis, je les adore, et je participe régulièrement à leurs enregistrements. Dont ce nouvel album, sans doute mon préféré du duo qui vient de sortir chez ADN Records (Recommended Records Italia). J’y joue un peu de guitare, j’ai travaillé le son et j’ai pris la photo de la couverture.
Si vous lisez ce blog assidument, vous avez entendu parler de Dominique Grimaud. Pour les autres : c’est un musicien français secret mais essentiel, issu de la scène underground de l’après Mai 68. Il a créé les groupes Camizole et Video Aventures et a exploré à la fois l’improvisation, la musique électronique, et même le blues. Il a travaillé avec Pascal Comelade, Jac Berrocal, Gilbert Artman… Son duo avec Véronique Vilhet est un rare exemple d’osmose musicale, un cas rare de « vraie rencontre », au même titre que Billie Holiday et Lester Young, ou Dionne Warwick et Burt Bacharach, par exemple. On a maintenant du mal à imaginer l’un sans l’autre. Pour rappel: Véronique Vilhet a commencé à jouer avec le groupe Johnny Be Crotte (puis Johnny B.C), et a rejoint ensuite la troupe Royal de Luxe. Elle a une façon de jouer de la batterie qui retire tous les artifices, se focalisant souvent sur un simple tom et une cymbale. Comme Moe Tucker dans le Velvet Underground, on pense souvent que « less is more ». Pas besoin de multiplier les effets, ni d’ajouter… Elle pratique une forme d’épure, comme une réduction qui augmenterait la musique. En ce sens, elle a trouvé un partenaire idéal en Dominique Grimaud, qui est bien connu pour son approche directe, radicale, sans fioriture.
Le duo m’a autorisé à diffuser ici des extraits de leur nouvel album. En voici trois. Le morceau d’ouverture et les deux morceaux de cloture de l’album, que je vous recommande vivement. Il est électrique, viscéral et mystérieux. Leur chef d’oeuvre.
David Fenech (davidfpresents.com) 10/12/2025
Dominique Grimaud und Véronique Vilhet waren nicht nur schon mit “Broken Saxophones” (2022) bei AD9, sondern mit “Îles” (2016 – nach Judith Schalanskys „Atlas der abgelegenen Inseln“) und “J’Aime Tout Ce Que Fait Le Ciel À N’Importe Quel Moment” (2020) auch schon bei InPolySons zu hören. Sie mit Percussion, er, gerade 75 geworden, mit Gitarren etc. Als Veteran von ‘Un Certain Rock (?) Français’ (→BA 4, 1986, Ar(t)chiv’, 2023) – mit Camizole, Video-Aventures und Peach Cobbler, mit dem ABC von Artman, Bastien, Berrocal, Chenevier, Comelade und Christophe Petchanatz. Nun erneut mit Sur les bords (AD9 019). Mit knurrigem oder stöhnendem Gitarrensound als massivem ‘Tao‘ fürs ‘Ohr‘, zu dunkel paukendem Tamtam, an die Kehle springenden Schreien und verzerrten Lauten von Vilhet. Das düstere, dräunende Pauken, verzerrter Noise und Loops beherrschen in ihrer Insistenz und Repetition die Sinne als militantes Powwow. Um einen zu überrollen wie die Lokomotive der Lumière-Brüder 1895 bei der Einfahrt im Gare de La Ciotat. Nostalgie? Mit Torfrauch auf der Zunge als Madeleine und als Trinkspruch – ‘Lang May‘ yer ‘Lum Reek‘ – auf was? Mit Rassel bei ‘Dans La Rue Du Faubourg Larue‘. Mit einschneidender Dissonanz auch bei ‘Yoda fait son yoga‘. Mit weichen Hawaii-Schwingungen contra garstigen Impulsen beim munteren ‘Great Greta‘. Perkussiv traktiert und mit melancholischem Riff an einer Épinette des Vosges, der Griffbrettzither aus den Vogesen, bei ‘Sur les bords‘. ‘Vagabunda‘ mit Grimaud’scher Tristesse, schrägen Klängen, rauschenden Störungen. Und zuletzt nochmal gedämpftem Tamtam-Tam, zartbitterer Gitarre, vokalen Einsprengseln und Singsang von Vilhet.
Rigobert Dittmann (Bad Alchemy 131)
Dominique Grimaud et Véronique Vilhet ne nous avaient pas préparés à être aussi borderline.
Quoique, nous n’avons jamais su à quoi nous en tenir, en terme de limites, avec eux, hormis une exacte mesure du temps, une sensibilité musicale à fleur de peau, le tout en une extrême sobriété.
Sur Les Bords est un choc sublime, la source d’un plaisir psycho-acoustique insaisissable qui vous fait pencher vers l’en dehors du monde. Cet album agit par la force de rythmiques simples, de sons de guitares distordus, de lignes soniques furtives, de voix sépulcrales (en tout cas, ce qui semble être des voix). L’ensemble agit et progresse par de courts titres, d’un peu plus de deux minutes à un peu moins de quatre minutes. Cela agit et progresse avec une sorte de pouvoir magique. Le mystère de cet enchantement s’explique en partie par l’utilisation de pédales d’effets Electro-Harmonix Big Muff. En partie seulement, la technique est ici au service d’une expression musicale très sensuelle. Nous pensons par moments entendre des synthétiseurs, alors qu’il n’y en a pas sur ce disque.
L’instrumentation est uniquement faite de guitares, d’épinette des Vosges, jouées par Dominique Grimaud, et de batterie, délicatement jouée par Véronique Vilhet. Le duo est accompagné sur un titre par David Fenech à la guitare. David Fenech a également contribué à restituer à merveille ces formes sonores évolutives en se chargeant du pré-mastering. Il est aussi l’auteur de la magnifique photo en couverture de la pochette de l’album.
Enregistré de 2020 à 2023, Sur Les Bords de Dominique Grimaud et Véronique Vilhet est publié sur ADN Records. Cet excellent label italien, fondé en 1980, est historiquement lié, entre autres, au mouvement Rock in Opposition et au festival Musiques de Traverses.
Eric Deshayes (Neospheres.org)
Si vous êtes un lecteur assidu de la revue, ce dont je nose douter, je ne peux que, dans un premier temps, vous féliciter pour votre goût exquis, et ensuite, ne point douter que vous soyez conscient de tout le bien que je pense de la musique de Véronique Vilhet et Dominique Grimaud. J’ai bien failli, en guise de mise en bouche, revenir sur la pléthorique discographie des nos deux compères, mais je préfère vous inciter à lire ou relire les deux numéros de Revue & Corrigée (139 & 140) dans lesquels nous revenions sur la carriére de Dominique Grimaud. Néanmoins, je me permets de rappeler que figurent dans mon panthéon personnel au moins trois disques, Slide (du post-rock à l’âme blues) sorti en 1999 sous le seul nom de Dominique, AAHH!! (Faust sous le Velvet) sorti en 2015, suivi d’Îles (sous les pavés la contemplation) sorti en 2016. Trois albums sublimes et tous différent les unes des autres. C’est d’ailleurs l’une des caractéristiques de la musique de Dominique Grimaud, mais aussi du duo qu’il forme avec Véronique Vilhet: pas un disque similaire, bien malin celui qui saura dire de quoi l’album suivant sera fait et Sur les bords ne déroge pas à la règle. Free, noise, folk, blues, électro, post-rock, chanson… La discographie de Dominique et Véronique est une véritable pochette-surprise.
Pour ce cinquième album, le duo s’est mis en tête de fair exploser les guitares électriques au travers de la Big Muff de chez Electro Harmonix, soutenue par la batterie, plus lourde qu’à l’accoutumée, de Véronique Vilhet. La Big Muff est indissociable du rock. Et si, personnellement, j’avais en tête des groupes comme Dinosaur Jr, Mudhoney (dont le premier EP s’appelait SuperFuzz Big Muff), les premiers Mogwai et bien entendu Nirvana, cette mythique pédale fut créée en 1969, et de nombreux musiciens s’y sont frottés, David Gilmour en tête, bien avant mes amours adolescentes. C’est donc au tour de Dominique Grimaud de nous en faire faire le tour. Il semblerait d’ailleurs qu’on ne parvienne pas tout à fait à faire le tour de cette pédale. Sur les bords serait-il le Black Album du duo? Si l’on s’en tient à la pochette, on pourrait être enclin à Ie croire, mais il suffit de voir la photo qui orne le centre de cette même pochette (que l’on doit à David Fenech) pour comprendre que tout n’est pas si simple. Les deux musiciens y sont souriants, et visiblement heureux.
Mais alors que peut bien renfermer ce disque? Je dois l’admettre, je ne l’ai pas vu venir. Lourd, dense comme une lave en fusion, noir, indéniablement noir! On n’est pas chez Sunn O))), mais on ne serait pas étonné qu’ils passent la tête par la porte, comme çar en voisins. Ça frise la messe noire dès les premières secondes. Véronique Vilhet pose un voile vocal, sorte de râle susurré qui doit plus aux incantations qu’au lyrisme. Si l’on ajoute à cela des percussions qui nous tirent de force vers Ia procession, qui serait le négatif absolu di groove, la messe est dite. C’est même à se demander comment des titres aussi légers que “Deluxe“, “Dites-le avec des floors“, “Le départ du train en Gare de la Ciotat“, ou “Yoda fait son yoga” leur sont venus en tête.
La guitare dans tous ses états, vraisemblablement noyée par la réverb’, saturée, suturée, renversée drape tout de noir. Un noir Soulages, qui comporte ses contrastes, ses lignes de fuite et ses motifs obsédants. Les deux musiciens comme toujours ne font qu’un, mais peut-être que leur duo trouve dans ce disque son expression la plus exacerbée. Sur les Bords est un bloc, mais paradoxalement pas un monolithe. Il est fait de contrastes, parfois légers, souvent subtils, voire suggérés. Une pointe de couleur vient ponctuellement gripper la messe, Dominique Grimaud jouant discrètement d’une épinette des Vosges qui offre ainsi un dépaysement inattendu, une note bleue au milieu du charbon. On croise la guitare de l’ami fidèle David Fenech sur un titre, et sur le pré-mastering de l’album. Véronique Vilhet, dont la frappe est toujours aussi délicate même dans une musique beaucoup plus “lourde” qu’habituellement, parvient à insuffler mélodies et mélancolie dans ses pulsations, tandis que Dominique s’afaire à joindre les deux bouts des antipodes, injectant autant de noirceur que de légèreté, triturant les contrastes, tordant des bouts de méiodie pour les jeter en pâture quelques instants plus tard. Seule Ia mémoire que j’ai de la musique du duo me permet parfois dàmarrer mes souvenirs à ce disque, quelques traits de guitares, quelques percussions…
Oui, c’est bien eux. Mais jamais je n’aurais pensé entendre pareille musique chez eux – non que je les en pensasse incapables, mais je ne les imaginais tout simplement pas prendre cette voie, sombre, très si nueuse, au sol fait de suie et de cendres. Une bien belle réussite qui fera, sans nul doute, avec le temps et les écoutes, grandir mon panthéon personnel.
Laurent Nerzic (Revue & Corrigée 146) 12/2025
Released by the seminal ADN Records, ‘Sur les Bords’ represents a rigorous exploration of analog texture by Dominique Grimaud and Véronique Vilhet, who eschew synthesis to construct a dynamic sonic architecture defined by the iconic saturation of Big Muff guitars and propulsive percussion, expertly refined by David Fenech.
Klemen Breznikar (It’s Psychedelic! Baby Magazine)
Since the 1970s multi-instrumentalist Grimaud has been a significant presence in the outer fringes of French rock. He has also become an authoritative chronicler of that musical underground. In recent years, notably on 19 Feedbacks (2020), Grimaud has extracted and explored certain constituents of rock that encapsulate the idiom’s particular appeal for him. His latest duo recording with percussionist Vilhet finds him savouring the distortion achievable when electric guitars are channelled through a Big Muff fuzzbox. On a dozen tracks Vilhet provides an underpinning throb, marking out a percussive platform, while Grimaud moulds a broad spectrum of heavily textured guitar sonorities into almost sculptural forms. His own visceral pleasure in stretching, folding and bending his chosen compositional material transmits through the music.
Julian Cowley (The Wire Magazine N° 505) March 2026
Quand on est un vétéran de ces musiques émanant des réseaux parallèles au marché musical dominant, intituler son album Sur les bords peut sembler très basique. Quand on ne fait pas du «mainstream middle of the road», on marche forcément en marge, donc sur les bords, logique implacable! Et toute sa vie (parler de carrière serait trop réducteur et tendancieux), Dominique GRIMAUD l’a passé effectivement à créer ou à s’impliquer dans des projets artistiques marginaux, que ce soit avec des formations comme CAMIZOLE, VIDEO-AVENTURES, PEACH COBBLER, à travers ses disques solo (Slide, Rag-time, Les Quatre Directions, 19 Feedbacks…), ses collaborations avec Guigou CHENEVIER, Pierre BASTIEN, KLIMPEREI, ou son duo qui nous intéresse ici avec Véronique VILHET (JOHNNY BE CROTTE, ROYAL DE LUXE), actif depuis une bonne dizaine d’années.
Au regard du singulier parcours de notre insatiable explorateur, Sur les bords pourrait passer pour le titre d’une anthologie, d’un «très meilleur de…». Mais Dominique GRIMAUD en est-il encore à chercher une justification, une reconnaissance en tant qu’artiste des bas-côtés ? Bien sûr que non. Aussi, il y a fort à parier que les bords sur lesquels il nous invite à faire trottiner nos esgourdes sont ceux qu’il ne nous avait pas encore invités à fréquenter, a fortiori avec Véronique VILHET.
Nous nous étions en effet habitués à voir (plutôt à entendre) le duo évoluer, au gré de ses quatre précédentes productions vinyliques, dans une forme d’ambient expérimentale bricolée à orientation folk, free, blues, chanson, au choix. Avec Sur les bords, enregistré entre 2020 et 2023, VILHET et GRIMAUD, secondés par l’ami de toujours David FENECH, qui s’est occupé du pré-mastering et a fait traîner ses guitares sur un morceau, explorent encore d’autres sentiers, et dont la particularité première est de ne pas suggérer des ailleurs oniriques extatiques, printaniers ou îlotiers, mais plutôt leurs envers non décorés ni décoratifs. En clair… c’est la face sombre des rêves qui est ici auscultée, avec en toile de fond ces nuits noires de geai sans étoiles que l’on traverse à l’aveugle, sans boussole ni repères, sans même la sonnerie du réveil pour nous extirper de ce mauvais pas. Alice au pays des perverses merveilles, en quelque sorte.
Au programme, nous avons affaire à des combinaisons de guitares et de batteries, les premières étant saturées, dévoyées, écorchées, «nucléairisées» par les fameuses pédales d’effets Big Muff d’Electro Harmonix, dûment exploitées par les David GILMOUR et autres NIRVANA, en passant par… les Vosges! Car oui, Dominique joue aussi occasionnellement d’une épinette locale! Quant aux batteries de Véronique, elles se payent le luxe d’être à la fois plus lourdes qu’auparavant tout en restant très épurées et parvenant même à se faire mélodiques. Elles déploient un jeu quasi-processionnel, générant des pulsations étouffées et sentencieuses façon pow-wow dystopique, sur lesquelles les guitares de Dominique grésillent, écorchent, générant braises visqueuses et fumées poisseuses. Il y a également des trames vocales sournoises savamment susurrées… Et d’illusoires sensations d’entendre des nappes de claviers qui ne font pourtant pas partie de la panoplie instrumentale mise à contribution.
Ici, tout n’est que flottements crépusculaires, secousses doucereuses, vacillements nocturnes, spasmes torpides, glauqueries suaves, évoluant entre statisme convulsif et réification chaotique. Nous ne marchons pas Sur les bords d’une route, fût-elle de campagne sauvage, mais Sur les bords déchiquetés d’une falaise, au pied de laquelle les marées en sourdine brinquebalent nos déséquilibres. GRIMAUD et VILHET réveillent en nous le goût du danger, de l’écoute périlleuse, malaisée et simultanément hypnotique, ils nous convient à une autre forme de contemplation extatique par l’entremise d’un passage au noir, un noir de bible aux résonances outre-tombales.
Noirs sont ces bords, noire est donc la pochette de ce disque. On ne pourra pas dire qu’on a été trompés sur la marchandise. Et pourtant, au beau milieu de ce noir sans fond gît une photo en noir et blanc de notre couple complice qui, au lieu de surjouer la sombritude faciale, affiche au contraire des sourires décontractés. Et si cette noirceur n’était qu’un voile, certes opaque?
En le soulevant, on retrouve cet esprit ludique qui s’est toujours immiscé dans l’œuvre du duo. Les douze piécettes de ce disque, dont la durée oscille entre deux et trois minutes – sauf deux qui essayent de tirer à grand peine vers quatre – portent des titres aussi intrigants que sémillants. Certains jouent sur la proximité orthographique des mots et des noms (Yoda fait son yoga, Great Greta), un autre joue sur l’effet d’écho et de boucle ouvrant sur une forme de confusion des voies urbaines (Dans la rue du faubourg Larue), un autre se fend d’un jeu de mots parfaitement tuant (Dites-le avec des floors, morceau déjà inclus dans la compilation Modulisme Session 057 (Synthisis Sonoris I) parue en 2021), tandis qu’un autre fait référence à la pédale Big Muff Deluxe PI, dont on a déjà dit quel rôle primordial elle joue dans la musique gravée sur ce vinyle.
Il y a aussi deux titres qui sont casés chacun à la fin de chaque face du disque et qui se répondent au point de n’en former plus qu’un, Lum Reek et Lang May. Inversés, ces deux titres forment la phrase «Lang May (your) Lum Reek», une expression écossaise désuète qui signifie quelque chose comme «Longue Vie à vous» mais dont la traduction littérale, «Que votre cheminée puisse toujours fumer», renseigne de façon oblique sur l’atmosphère effectivement fumeuse qui se répand Sur (c)es bords… On appréciera de même la force homonymique du titre Ohr, qui signifie «oreille» en allemand (rappelez-vous ce fameux label dédié à la scène krautrock) et qui désigne la «lumière» dans la Kabbale!
Enfin, une autre référence, cinématographique celle-là, est à mettre au crédit de Le Départ du train en gare de la Ciotat, en forme d’écho inversé (soyez sympa, rembobinez!) à ce qui est considéré comme l’un des premiers films de l’histoire du cinéma, L’Arrivée du train en gare de la Ciotat, réalisé en 1895 par Louis… LUMIÈRE! De la lumière kabbalistique aux LUMIÈRE du cinéma, Sur les bords s’impose comme un album noir de lumières!
Stéphane Fougère (Rythmes Croisès) 13/03/2026
Comme la plupart des albums de Dominique Grimaud, Sur les bords est un disque qui échappe aux genres, ouvre sur des champs magnétiques inconnus, défriche, se réapproprie l’histoire de la six-cordes, la magnifie. Sans doute le plus américain des guitaristes de l’Hexagone, et en même temps le plus singulier, celui qui ne se laisse enfermer dans aucun dogme, surtout pas ceux de ses musiques de chevet, le blues n’étant pas une seule prière mais un cri d’écorché. Véronique Vilhet l’accompagne de son tom basse, d’une cymbale, presque rien, rejouant les rythmes primitifs d’une Maureen Tucker, soutenant à elle seule l’édifice bancal de Grimaud, lui les doigts dans les cordes, le pied sur une Big Muff arasante. David Fenech y ajoute une guitare fantomatique sur l’un des titres. La musique aurait pu servir de bande-son à Vaudou de Jacques Tourneur, tant les rythmiques sont poisseuses et lentes, les mélodies gluantes et sombres. Qu’il joue de la guitare ou de l’épinette, Dominique Grimaud ne se laisse pas rouler sur le sol noyé dans le son, un larsen reptilien autour du cou : il se tient sur son rocking-chair un bottleneck au doigt – a wiseman. Il y a comme une mise à distance dans la production, tout semble parfaitement ordonné, maîtrisé, déroulé proprement, presque en décalage avec le beatrock’n’roll qui traverse l’album. Reste que les climats sont envoûtants, s’ouvrent et se ferment dans un fade, cinéma pour l’oreille dans lequel on se laisse prendre et posséder. Plus qu’à Muddy Waters, je songe aux Cramps, l’hypnose qu’ils incisent dans la profondeur de cette cire, le rythme qui colle à la peau, la beauté fiévreuse des mélodies fracturées. Sans doute y entendrez-vous tout autre chose: ce disque ne se laisse pas punaiser aux murs avec trois mots. Grimaud est comme le capitaine Achab dans Moby Dick, désirant perdre ses doigts dans l’infini du manche de sa guitare, avec la musique comme prière : «Toute lumière que tu sois, tu sors des ténèbres; moi je suis les ténèbres qui entrent dans la lumière, je sors de toi!». Ce qui pourrait être une définition du blues. Dominique Grimaud et Véronique Vilhet jouent ce blues.
Michel Henritzi ((Revue & Corrigée 147) Mars 2026
Henryk Palczewski: ars2.pl 22/01/2026
